vendredi 2 février 2007

Bidochon contre Bidochon

"Je… je… jjj'voulais pas lui faire de mal, m'dame la juge." Monsieur M., tel un gamin qu'on gronde après qu'il ait fait une bêtise, bégaie, visiblement intimidé par le cérémonial du procès. La petite salle d'audience du tribunal de Bobigny ne paie pourtant pas de mine. Mais on peut comprendre l'anxiété du prévenu, mis en cause pour violences conjugales, face à une cour entièrement féminine.

Les deux époux s'échangent des regards qui laissent transparaître la haine et l'exaspération, derrière lesquels on devine l'usure de quinze ans de vie commune. Des regards haineux, mais paradoxalement emprunts d'amour. Une vie de couple aussi complexe qu'elle est banale. Comme souvent, il est question d'alcool, même si cette fois, c'est la plaignante qui est montrée du doigt pour ses penchants. "Pas du tout", rétorque madame M., "quand il m'accuse d'avoir bu, je me sers un verre exprès pour le provoquer." Les propos ne brillent pas toujours par leur cohérence. Cette fois-là, c'est une histoire de travaux dans leur pavillon de banlieue qui a dégénéré. Il y avait déjà bien eu quelques coups sur les jambes, le corps, mais jamais sur la tête avant ce 15 septembre.

Pour elle, c'est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Elle laisse entendre que son mari a une double vie. Accusation classique balayée d'un revers de la main par l'avocat de monsieur M. : "comme tous les retraités, mon client a un hobby qui lui prend beaucoup de temps, c'est la généalogie." La juge feuillette le dossier et poursuit son œuvre de déballage d'intimité : "je vois qu'il y a aussi des problèmes sexuels, avec la ménopause de madame…" Peu importe, serait-on tenté d'ajouter, c'est assurément un couple en crise. Le mari, excédé, a déjà multiplié les contacts auprès d'avocats pour entamer une procédure de divorce, ce que son épouse a toujours refusé.

Les explications de l'une et de l'autre s'accumulent, et la juge s'impatiente. "Souhaitez-vous vous séparer?", demande-t-elle, pressée d'en finir et visiblement navrée de jouer les conseillères matrimoniales. La plaignante tergiverse et se lance dans un monologue sur sa vie depuis douze ans, les travaux dans la maison, les privations en tous genres… La juge laisse poindre son exaspération et l'interrompt. Silence, moment d'hésitation : "je l'aime", lâche finalement la quinquagénaire, un trémolo dans la voix.

Son mari finit lui aussi par se montrer presque conciliant : oui, il lui a bien asséné deux coups sur le visage, oui, il le regrette profondément. Chacun semble prêt à mettre de l'eau dans son vin. L'épouse refusera même de se constituer partie civile et de réclamer des dommages et intérêts: "je ne veux pas le mettre en difficulté", explique-t-elle.

Après une délibération rapide, le verdict tombe : monsieur M. écope d'un mois d'emprisonnement avec sursis assorti d'une mise à l'épreuve de cinq ans. La plaignante bondit, comme consciente d'être fautive, et tente de placer une dernière salve d'explications pour faire passer ce goût d'inachevé. Une occasion pour la juge de reprendre son air réprobateur : "c'est fini, Madame. Mais je me permet de vous conseiller de ne pas trop attendre et de prendre un avocat pour le divorce."

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