samedi 10 mars 2007

Quai des brumes


"Eh les jeunes, venez voir ! S’il vous plait !" Contrairement aux apparences, Dan est sobre et ne fait que manifester son empathie auprès des passants. Squattant les berges du canal Saint-Martin, comme de nombreux autres sans abri, il en profite pour demander de quoi améliorer son drôle de quotidien. "Un euro au moins, ce serait sympa."

Quelques pièces et un peu de chaleur humaine, voilà tout ce que peut espérer ce SDF embarqué malgré lui dans la grande aventure médiatique du collectif des Enfants de Don Quichotte. De part et d’autre du canal, sur les quais de Jemappes et de Valmy, une centaine de tentes rouges et leurs occupants illustrent la détermination de l’association à obtenir une solution durable. Mais ceux qui vivent dans ces abris de fortune ne se font pas vraiment d’illusions.

Lorsqu’on évoque la réquisition du fort de Nogent avancée par le Premier ministre, c’est d’abord par des sourires teintés de cynisme que répondent les principaux intéressés. "Un foyer mal famé, avec de toute façon très peu de places par rapport aux besoins", dit Nader, qui sait de quoi il parle. "Je fais les hôtels, tous les soirs dans un endroit différent et le jour ici. L’hébergement d’urgence ? On te file un ticket de métro pour rejoindre ton foyer en banlieue, et après démerde-toi pour revenir à Paris." Souriant mais le regard triste, on devine un certain fatalisme dans sa posture.

Un jeune type acquiesce. Avec sa grande taille, son blouson noir et son brassard "Sécurité", il impressionne. Mais tout en gardant un œil ouvert sur les environs, il offre surtout une écoute et une présence rassurante aux sans abri eux-mêmes. Mandaté par la Ville de Paris, il semble tout aussi dubitatif quant à l’issue de cette action. "La rumeur court qu’il n’y aura plus rien dans deux semaines… On va tout évacuer pour faire propre, et puis le problème sera toujours là."

Sur l’autre rive, la sirène d’un fourgon de police retentit avec fracas. Des agents de sécurité, une présence policière bien visible en permanence : tout cela conforte l’image d’un camp où règne le désordre, une image désormais largement véhiculée par les médias. Mais d’après les compagnons d’infortune réunis autour de Dan, le voisinage n’est pas aussi incommodé qu’on voudrait le faire croire. "Je comprend que ceux qui sont assis au restaurant ou dans leur salle à manger soient un peu écoeurés, confie l’un d’eux. Mais les rapports que nous avons avec les gens d’en face restent courtois, nous ne sommes pas là pour le plaisir de déranger."

Tout au plus quelques commerces voisins regrettent-ils de voir ces gueux entacher la réputation d’un quartier en plein processus de gentrification. "Suite à de nombreux incidents, survenus en conséquence de l’opération des Don Quichotte aux alentours du canal, le restaurant est obligé de modifier ses horaires temporairement. Et afin d’assurer la sécurité du personnel et de la clientèle, la porte est fermée à clef durant le service", annonce une affichette collée sur la façade colorée d’un restaurant bobo du quai de Valmy. Un "dommage collatéral" qui parait bien futile face à la détresse des occupants des tentes dressées à quelques mètres de là.

Car ceux qui souffrent le plus de l’insécurité ambiante sont les sans abri eux-mêmes. La nuit, le campement s’anime ; on boit, on crie, et de l’avis général, cela se fait généralement sans heurts. Le problème, c’est qu’au beau milieu de ce petit monde, il y a un canal. Entre l’alcool, la pénombre et les fils de tentes tendus un peu partout, il est aisé de trébucher et de manquer de se noyer. "Il y en a aussi qui foutent la merde sans qu’on sache pourquoi. On ne les connaît même pas, c’est à se demander s’ils ne sont pas payés pour nous nuire", s’interroge Dan. Il confie également que la police reste correcte… tant que les squatteurs ne traversent pas la rue.

Sur le pont qui enjambe le canal, un grand bonhomme attire l’attention. C’est Augustin Legrand, entouré d’une nuée de journalistes, de cameramen et de sbires. "Ah, c’est la star ! C’est toute la journée comme ça. On ne peut plus l’approcher, il ne connaît même pas tout le monde ici" explique Dan, bien conscient qu’il ne faudra pas attendre trop de réconfort de ce coté-là.

Les journalistes ont leur sujet en boîte et quittent les lieux sans s’attarder. Legrand et sa tribu filent plus vite encore, sans même jeter un regard à ceux qui attendaient depuis un long moment pour échanger quelques mots. Il faut dire qu’ils n’ont pas de caméra. Au même moment, un bateau-mouche plein de touristes fend le campement. Attraction médiatique, attraction touristique : à défaut d’avoir obtenu des résultats pérennes, les sans abri auront au moins suscité un peu d’attention…

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